Les grandes villes

d’Afrique

 

 

 

L'urbanisation en Afrique est relativement faible, mais le fait urbain y est ancien, la métropolisation accentuée, et la transition urbaine rapide depuis les indépendances. On analysera les facteurs d’urbanisation et de localisation des principales agglomérations, les paysages urbains et les différences entre les États.

 

I. Les facteurs de l’urbanisation de l’Afrique

Un historique rapide des grandes phases de l’urbanisation permet d’identifier les différents facteurs de l’urbanisation et les logiques de localisation des grandes villes à chaque période.

 

A - Une trame urbaine ancienne

La trame urbaine précoloniale était essentiellement composée de villes ayant des fonctions commerciales.

• Les premières cités naissent en Egypte puis se développèrent sur les rives de la Méditerranée. À partir du VIIe siècle, l’Islam joua un rôle majeur dans la diffusion du fait urbain. Il est à l’origine de 50 % des grandes villes du Maghreb et de nombreuses villes d’Afrique sahélienne.

• En Afrique de l’Est, certaines villes (Mogadiscio ou Zanzibar) naquirent du commerce maritime avec les pays arabes et asiatiques. L’absence de grandes cités dans la zone forestière était due à l'émiettement des populations et à la faiblesse des échanges.

Dans cette période précoloniale, certaines localités dépassaient plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Elles apparaissaient alors comme des centres importants à l’échelle du continent.

 

B - La rupture coloniale

La colonisation est à l’origine d’une urbanisation plus complète du continent.

• Les villes sont le relais du pouvoir colonial, lequel se donne trois objectifs : contrôler, administrer et exploiter. Les grandes villes apparaissent à partir de quelques localisations privilégiées : ports, gares ou gisements miniers.

• Abidjan illustre ces différents facteurs. Les premiers équipements portuaires et la construction de la voie ferrée vers le Niger au début du siècle, la fonction politique en 1934 et l’ouverture du port en 1951 font passer la localité de 1 200 habitants en 1912 à 250 000 habitants en 1960, soit près de 10 % de la Côte-d’Ivoire d’alors.

• La taille des agglomérations reste modeste comparées aux grandes villes européennes de l’époque. Certes, Le Caire abrite plus d'un million d’habitants dès les années 20, mais quatre villes seulement dépassent les 100 000 habitants en Afrique noire en 1930 (Ibadan, Addis-Abeba, Lagos et Khartoum).

Les grandes villes de l’époque coloniale donneront la trame urbaine actuelle. Par contre, les villes sahéliennes, importantes durant la période précédente, furent marginalisées.

 

C - Continuité et changements de la période contemporaine

L’accélération de l’urbanisation et la métropolisation sont les faits marquants de la période contemporaine.

• Le taux d’urbanisation de l’Afrique (35 %) est faible comparé aux États développés et à l’Amérique latine, où il dépasse fréquemment les 75 %. Seule l’Asie, avec 33 %, possède un taux inférieur. Mais en 40 ans, la population des villes africaines a été multiplié par 12. La plupart des États africains se situent entre 15 et 55 %, exceptée la Libye dépassant les 80 %. L’Afrique du nord, les grands États côtiers du Sénégal au Congo et les États miniers du sud ont les valeurs les plus élevés, les États enclavés et très ruraux, les plus faibles.

• La métropolisation s’est développée. La concentration des équipements sur quelques villes renforce leur poids par l’exode d’une population chassée des campagnes par la pression démographique ou la modernisation de l’agriculture. Conakry concentre 75 % de la population urbaine guinéenne, Abidjan, 45 % de la population urbaine ivoirienne.

• Peu de nouvelles grandes villes sont apparues depuis les indépendances. Seuls de nouveaux découpages administratifs, des transferts de la capitale politique (de Lagos à Abuja ou d’Abidjan à Yamoussoukro), ou des actions d'aménagement du territoire (San Pedro dans le sud-ouest ivoirien) ont créé, en peu de temps, de nouveaux centres.

Aujourd’hui, l’Afrique compte 25 villes de plus d'un million d'habitants, et deux d’entre elles dépassent 5 millions d’habitants (Le Caire (11,3 Ms habts) et Lagos (7,9 Ms)).

Le niveau de développement des États (PIB/habitant, part des populations non-agricoles, etc.) expliquent l’importance, ou la faiblesse, des taux d’urbanisation. Les contraintes naturelles peuvent favoriser une forte concentration urbaine, comme la rareté de l’eau en Mauritanie.

 

II. Productions et paysages urbains dans les villes d’Afrique

Les disparités spatiales et sociales constituent l’originalité des paysages urbains. Les quartiers modernes et bien équipés s’opposent aux quartiers sous-intégrés.

 

A - Les acteurs et les moyens de la production urbaine

Les États, à travers leurs différentes institutions, les sociétés et les populations sont les acteurs du développement urbain. Dans une phase de forte accélération de l’urbanisation, l’un des objectif est la maîtrise de la croissance des villes.

• Le contrôle des pouvoirs publics s’exercent par deux principes d’urbanisme : le zonage et le lotissement. Le premier attribue des portions d’espace urbain à des fonctions particulières (ces fonctions urbaines sont les fonctions résidentielles, administratives et politiques, financières ou industrielles). Le second constitue la base de l’aménagement des voiries, des équipements (eau, égout) et de l’achat des parcelles.

• Si les espaces centraux sont relativement bien maîtrisés, les pouvoirs publics ont peu à peu abandonné le contrôle des espaces périphériques. La crise financière et la poussée démographique ont accentué ce désengagement.

L’occupation du sol montre donc une opposition entre des espaces légaux et des espaces illégaux.

 

B - Les espaces centraux

Les espaces centraux comprennent les quartiers administratifs et financiers, des quartiers résidentiels aisés, les quartiers traditionnels africains ou ceux construits durant la colonisation.

• L’urbanisme colonial était ségrégationniste : il séparait quartiers européens et administratifs des quartiers africains. On recherchait un site élevé afin d'éviter les maladies liées à l'humidité (cf. les quartiers “Plateaux” d’Abidjan ou de Dakar).

• L’urbanisme hygiéniste colonial apparaît dans le tracé orthogonal des rues favorisant la circulation de l’air. Les quartiers africains bâtis à la même époque, sur le même type de plan, étaient équipés plus sommairement.

• Dans les anciennes villes, on observe un dédoublement des centres. Les quartiers européens s’installèrent à côté des médinas des villes maghrébines ou des vieux centres des cités yoruba du Nigeria.

La concentration des fonctions centrales dans les centre-villes des agglomérations africaines renvoit une image de modernité et d’intégration au système-monde.

 

C - Les espaces périphériques

Les espaces périphériques possèdent tous les types de quartiers et de fonctions. Toutefois, la question essentielle demeure celle des bidonvilles.

• C’est dans la banlieue de Casablanca que le terme apparaît dans les années 70 pour décrire la construction d’habitats précaires, évolutifs, sous-équipés, construits à partir de matériel de récupération (bois, tôle, parpaings…), concentrant la population pauvre des villes. Ces quartiers sont très étalés du fait d’habitations basses, souvent sans trame précise.

• Un quart à un tiers des populations urbaines y  vivrait, selon la taille des villes et les régions. Les bidonvilles des grandes villes d’Afrique du nord concentreraient plus de 60 % de la population des agglomérations alors que ceux d’Afrique noire 20 à 25 %.

L’arasement des bidonvilles a longtemps été la politique des pouvoirs publics. Aujourd’hui, ceux-ci tentent plutôt de les intégrer dans la ville.

La ville africaine est duale. Mais ce ne sont pas deux mondes complètement fermés l’un à l’autre : une partie des populations des bidonvilles trouve, en effet, un emploi dans les quartiers modernes et légaux de la ville.

 

III. Des Afrique urbaines

On peut identifier trois ensembles à partir des différences de civilisation, des types de colonisation et du niveau de développement économique.

A - L’Afrique du nord

L'ancienneté du fait urbain, la civilisation musulmane et un cadre naturel contraignant caractérisent ces villes.

• Du Maroc à la Libye, on observe une littoralisation des villes. Elle s'explique par trois facteurs : l'opposition entre une plaine littorale arrosée et un intérieur désertique, l’ancienneté des cités maritimes et la mise en valeur des plaines commencée durant la colonisation.

• L’Egypte se différencie de ce modèle avec une urbanisation linéaire le long du Nil. Le Caire (25 % de la population du pays) rassemble les problèmes classiques des mégalopoles : diversité du tissu urbain, problèmes de transport (le métro mis en service en 1987 draine 10 millions de personnes), etc. Dans les années 70, l’agglomération s’est dotée de plusieurs villes nouvelles pour ralentir quelque peu l’explosion urbaine.

Du fait d’un développement économique plus important et d’une population plus forte (exceptée la Libye), ces États construisent un réseau urbain diversifié.

 

B - L’Afrique noire tropicale

Ce sont aujourd’hui la littoralisation et les gisements qui font les grandes villes.

• La colonisation a entraîné des ségrégations multiples : fonctionnelle, ethnique et sociale. La verticalité des quartiers d’affaire, les riches quartiers résidentiels s’opposent au délabrement des vieux quartiers africains et à la pauvreté des bidonvilles.

• Hors du littoral, les grandes villes sont rares : Addis-Abeba et Khartoum,  les villes du nord Nigeria, les villes minières d’Afrique centrale. Les capitales des États enclavés, moins développés et moins peuplés (Ouagadougou, Bamako), présentent néanmoins les mêmes caractéristiques que les villes millionnaires du littoral.

Ces villes sont le lieu de diffusion des modes de vie occidentaux.

 

C - L’Afrique australe

Un niveau de développement plus élevé, un passé colonial et un système politique différents donnent aux grandes villes d’Afrique australe leur originalité.

• En Afrique du Sud, le développement séparé des communautés (système de l’apartheid) fut élevé en principe de gouvernement en 1948, et perdura jusqu’au début des années 90. Il s’inscrit dans le tissu urbain et est à l’origine d’une très forte ségrégation spatiale. Les villes opposent un centre d’affaire et des quartiers de villas aux espaces miniers et aux townships des populations noires et métisses.

• Dans les autres États d’Afrique australe, seul le Zimbabwe s’était lancé dans une politique similaire. Néanmoins, cette opposition entre les quartiers “blancs”, “métis” et “noirs” est une constante du fait urbain dans l’ensemble des États de la région.

L’Afrique du Sud, pays le plus riche d’Afrique, possède un réseau urbain dense et diversifié.

Cette typologie montre l’hétérogénéité de l’urbanisation africaine. La ségrégation est partout présente, mais ses origines ne sont pas identiques.

Les grandes villes d’Afrique illustrent un triple paradoxe. Elles sont marquées par de très fortes ségrégations entre les quartiers, elles sont la cause, comme la conséquence, de fortes disparités régionales, mais elles sont les seuls lieux de l’intégration des États au système-monde. Ce sont par ces villes que se fait la diffusion de la modernité et du développement. Toutefois, la concentration de la pauvreté peut freiner les effets positifs du développement.

 

 

Bidonville :  quartier résidentiel des populations les plus pauvres, construit illégalement et fait de matériel de récupération.

Fonction centrale : se dit des fonctions de commandement politique, administrative ou financière.

Fonction urbaine : cf. texte.

Littoralisation : processus de développement des villes et des activités sur le littoral.

Médina : vieux centre des villes d’Afrique du nord, aux fortes densités de population, centrée sur la mosquée et le souk.

Métropolisation : concentration de la population urbaine sur la première ville du pays.

Taux d’urbanisation : rapport entre le population urbaine et la population totale.

Township : quartier sous-équipé des populations noires et métisses dans les villes d’Afrique australe.

Trame (ou semis) urbain : répartition des villes dans l’espace

Transition urbaine : période  d’accélération de la population urbaine

Urbanisme hygiéniste : politique urbaine coloniale où le plan des villes et des maisons aidaient à lutter contre les maladies liées aux milieux tropicaux.

Ville duale : ville présentant deux types de quartiers aux caractéristiques opposées.

Zonage :  processus de séparation des fonctions urbaines dans une agglomération.