Inégalités de développement

et centres d’impulsion

dans l’espace mondial

 

La vision d’un monde découpé en deux blocs, pays développés et pays sous-développés, dans des limites immuables est devenu obsolète. La diversité des situations économiques et des évolutions contemporaines nous impose de revisiter cette approche. La notion de développement est diverse et les découpages qui en découlent montrent bien un monde multipolaire. Dans le même temps, les flux de personnes, économiques ou financiers tendent à affirmer l’existence d’un système-monde.

I D’un monde multipolaire à la Triade.

Les différents indicateurs du développement nous montre un monde complexe alors que celui-ci tend à s’organiser autour des trois principaux pôles du monde occidental.

A Les inégalités à l’échelle du monde : une vision multipolaire.

Le développement peut s’entendre comme un processus permettant un progrès, un "mieux-être" pour les populations d’un pays. Sa réalité ne se limite pas aux seuls critères économiques.

• Le PIB/hab. varie aujourd’hui entre 80$ (Mozambique) et 41210$ (Luxembourg). Les premiers rangs sont occupés par les pays occidentaux auxquels se rajoutent quelques pays asiatiques et proche-orientaux (Singapour, Emirats Arabes Unis, Taiwan, Qatar). Les pays ayant les revenus par habitant les plus faibles sont africains à l’exception notable du Gabon (pays pétrolier) et de l’Afrique du Sud.

• Les dynamiques de la population sont une seconde approche de la division du monde. Tous les États sont entrés dans la transition démographique, mais leur position dans ce processus de changement des structures sociales sont très différentes. De nombreux pays africains, même si une baisse de la fécondité a été observée ces dernières années, ont encore un taux de natalité élevé. De nombreux États d’Amérique latine et d’Asie (dont la Chine, première puissance démographique) sont dans une phase où l’accroissement naturel est à peine supérieur à 1%/an.

• L’Indice de développement humain est une combinaison entre le PNB/hab., l’espérance de vie, le niveau d’éducation, et d’autres variables socio-économiques lorsqu’elles sont disponibles. Il montre des distorsions avec le seul critère économique. Des pays ayant des revenus élevés ont un développement social "moyen" alors que des pays aux revenus intermédiaires ont parfois un développement social important. La Barbare, avec 6560$/hab., a un IDH de 0,907, supérieur au Luxembourg. L’Afrique accuse un retard important (les dix-neuf dernières places sont occupées par des pays africains).

On pourrait multiplier les critères de développement pour arriver au même constat : on ne peut aujourd’hui, sur des variables statistiques, découper le monde entre un Nord et un Sud.

B Les différenciations régionales.

L’approche du développement à travers des statistiques nationales masquent les diversités à l’intérieur des États.

• Les différences de développement apparaissent aussi à un niveau régional. La Côte-d’Ivoire, que l’on peut juger comme sous-développés à l’échelle du monde, est un véritable centre régional à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, fort d’un PNB/hab. deux à trois supérieurs à ses voisins. Ces différences de richesse influent sur les mouvements de migrations régionaux.

• Les disparités sont aussi à l’intérieur même des États. L’opposition entre les régions "riches" et "pauvres" est une constante de l’organisation de chaque territoire. Par rapport à une moyenne de 100, le PIB/hab. est de 140 pour le Sudeste brésilien contre seulement 47 pour le Nordeste.

•  Dans le même temps, on trouve des ghettos de pauvreté au sein des régions "riches" ou des grandes villes (les favelas de Rio jouxtent les quartiers riches de Copacabana, la ségrégation sociale est une constante de l’organisation des grandes villes américaines) ainsi que l’inverse (les riches propriétaires de canne à sucre ou de grands domaines d’élevage côtoient les paysans sans terre du Nordeste).

Ces inégalités à différentes échelles montrent la complexité de l’organisation des territoires.

C Les centres d’impulsion de l’économie mondiale : la Triade.

Face à cette diversité, il y a pourtant bien un système-monde qui se dessine.

• D’une point de vue culturel et social, la mondialisation s’entend comme un processus d’uniformisation des modes de vie et de consommation. La généralisation de l’urbanisation est une des expressions de cet aspect. Les interactions économiques sont de plus en plus fortes. Les grandes entreprises jouent sur les disparités de richesse, de taxes et de subventions pour étendre un réseau de plus en plus mondial. Les trois pôles occidentaux (États-Unis, Japon, Europe occidentale) dominent le monde économique.

• L’organisation de cette Triade se cristallise autour de quelques grandes agglomérations (New York, Tokyo, Londres, Francfort, Paris, Hongkong) du monde. Elles concentrent sièges sociaux des entreprises transnationales, grands aéroports et bourses financières.

• Dans les pays du "Sud", l’insertion passe par les mêmes chemins : villes centres (Sao Paulo concentre près de 50% de la production industrielle du Brésil), paradis fiscaux, zones franches et portuaires. À la différence des pays développés, le reste de leur territoire se trouve nettement moins intégré à l’économie mondiale.

C’est à partir des grandes agglomérations que se fait l’intégration au système-monde.

Les oppositions multiples de développement se double donc d’une organisation à l’échelle du monde. Ce sont les flux qui mettent en relation ces différents espaces.

II Les flux du système-monde.

Les disparités démographiques, économiques sont à l’origine d’échanges à travers le monde. Ils sont dans le même temps cause et conséquence de ces dernières.

A Les migrations humaines.

Les migrations internationales constituent à peu près 100 millions de personnes par an.

• Le siècle dernier avait vu se développer les migrations vers les pays neufs (États-Unis, Canada, Australie, etc.). Le rétrécissement des distances, par l’avancée technologique, les rendent plus faciles aujourd’hui, bien que les États ont de plus en plus tendance à les limiter. Les États-Unis comme les pays européens mettent en place des lois limitant l’immigration. Les migrations se feront alors souvent de manière clandestine.

• Les principales causes sont économiques. Elles mettent en relation des pays des tiers-mondes avec les États occidentaux : l’Amérique latine avec les États-Unis, l’Afrique avec l’Europe, l’Asie avec ces deux pôles. Certains États des tiers-mondes attirent également les populations des pays voisins plus pauvres : États pétroliers recevant des ressortissants asiatiques, Venezuela attirant les populations des pays andins, Côte-d’Ivoire ceux des pays sahéliens.

• Les migrations forcées sont liées à une guerre. Au milieu des années 90, on estimait à 25 millions le nombre de réfugiés. Au moment le plus fort de l’exode, 2,3 millions de Rwandais se trouvaient dans un des pays voisins. Les réfugiés politiques (Cubains vers les États-Unis, Chinois) constituent une dernière forme de migration humaine.

Les migrations de population ont des significations très différentes mais sont l’expression d’un dysfonctionnement économique ou politique dans les zones de départ.

B Les principaux flux économiques.

Les flux économiques ont d’autant plus d’importance aujourd’hui qu’ils constituent le principal outil de croissance économique pour chacun des États.

• Le commerce mondial connaît depuis quelques années un accroissement jamais démenti. Pour les années 1994, 1995 et 1996, il a augmenté de 9,5%, 8% et 7%. Il se situe aujourd’hui à plus de 5000 milliards de dollars. L’unification du marché (les accords de l’OMC signée ces dernières années concernent la quasi totalité des échanges mondiaux) et l’intégration des économies des grands pays, la division internationale du travail en sont les principales causes. Les grandes firmes ont de plus en plus tendance à multiplier leurs différentes tâches entre des usines du monde entier : les maquiladoras mexicaines, qui représentent près de 40% des exportations du pays, assemblent des produits importés qu’ils exporteront.

• Aux pôles d’échanges traditionnels des pays occidentaux est venu s’ajouter l’Asie de l’Est. Les importations et les exportations y ont augmenté de 15% en volume en 1994 et 1995. La part des quatre NPI asiatiques, de la Malaisie et de la Thaïlande est aujourd'hui presque aussi importante que celle des États-Unis dans le commerce mondiale (10,3% contre 11,6%). Toutefois, la crise boursière et financière depuis la fin 1997 montre la fragilité de certains dans des économies dépendantes de l’extérieur. À l’opposé, les anciens pays de l’Est, dits "pays en transition", l’Afrique, voire même le Moyen-Orient se trouvent marginalisés, ne représentant que 6% (2% chacun) du commerce mondial.

• Les produits agricoles céréaliers sont dominés par les quelques "greniers du monde" (États-Unis, Europe (et surtout la France), Argentine, Australie). Les produits tropicaux sont le fait des pays d’Afrique et d’Amérique latine. Les produits miniers et pétroliers sont concentrés autour des exportations de quelques pays (Venezuela, Gabon, Libye, Moyen-Orient pour le pétrole, Afrique du Sud, Zambie pour les produits miniers). Les produits manufacturés sont le fait des pays occidentaux et de l’Asie de l’Est.

Les échanges mondiaux sont ainsi le reflet des inégalités du monde.

C Une organisation par l’antimonde.

Face à ces économies et ces échanges formelles, l’économie souterraine et illicite propose une autre forme d’organisation de l’espace mondial.

• Il suffit d’une visite dans une grande ville d’Afrique ou d’Amérique latine pour s’apercevoir de l’importance de l’économie informelle (ateliers dans la rues, vendeurs ambulants, etc.). On peut considérer cette forme d’organisation économique comme une entreprise "archaïque" par ses techniques et limité dans ses ressources financières, mais on peut également le voir comme un repli pour des populations exclus de l’économie formelle.

• Les échanges internationaux ne prennent pas en compte l’ensemble des trafics qui se développent aux frontières des pays. Il s’agit souvent d’échanges portant sur des produits illicites (drogues, armes, or, etc.) mais une grande partie sont aussi le fait d’échanges agricoles ou industriels jouant sur les disparités entre les États. En Afrique centrale et occidentale, autour du Brésil ou entre le Vietnam et la Chine, des villes frontalières croissent grâce à ces échanges.

• L’économie de la drogue évolue au gré du jeu du marché et des luttes antidrogues. Ce sont surtout ceux qui contrôlent la transformation et la vente aux consommateurs qui en retirent les bénéfices (le prix de la cocaïne est multiplié par 2000 entre le producteur et le consommateur). L’Amérique latine est la zone de production de la coca, le Triangle d’or birman et thaïlandais, les pays du Proche-Orient ceux de l’héroïne. L’Afrique, longtemps peu touchée par ces cultures, à l’exception des productions de cannabis du Maroc, est devenue une nouvelle zone de production et une plaque tournante vers l’Europe. Ces territoires échappent aux contrôles des États.

Pour les populations, l’économie informelle et illicite représente souvent une source de revenus impossible à obtenir dans le cadre d’une économie moderne.

Le système-monde est fait de multiples réseaux qui lient entre eux les pays et les territoires, mais qui marginalisent en même temps des espaces.

III Solidarités et blocages.

On a coutume de ne voir les relations économiques qu’en terme d’affrontements. Il existe simultanément des processus d’entraide entre les nations.

A L’aide au développement.

Les investissements privés et l’aide publique constituent les deux éléments des flux financiers mondiaux. Ils ont connu des destins différents dans cette dernière période..

• La crise financière mexicaine de 1982 avait introduit une période de stagnation des investissements directs. Ceux-ci ont de nouveau fortement progressé au début des années 90 pour s’établir à un niveau de 245 milliards de dollars en 1996. Les tiers-mondes n’ont reçu que 20% des investissements privés, mais plus qu’une marginalisation générale, il faut différencier le cas de l’Asie de l’Est (près de 50% du total), dont la part augmente régulièrement, et l’Amérique latine (30%) de l’Afrique (5% pour l’Afrique subsaharienne).

• L’aide publique au développement (APD) est resté à peu près au même niveau depuis les années 90 (autour de 60 milliards de dollars), diminuant même ces dernières années (-9% entre 1994 et 1995). Cette dégradation est due à la diminution de la part des États-Unis dont l’aide par habitant ne dépasse pas 2 dollars par mois, contre plus de 20 dollars pour le Danemark. En proportion de leur PNB, peu de pays franchissent le seuil de 0,7% que s’étaient fixés les Nations Unis.

Ces différences d’évolutions entre les investissements directs et l’aide publique est le signe d’une mondialisation très sélective qui intègre certains espaces et en marginalisent d’autres.

B Le poids de la dette.

Sans croissance économique, le poids de la dette devient rapidement un lourd handicap pour le développement des pays.

• La dette des pays des tiers-mondes s’est régulièrement accrue depuis les années 70, passant de 90 milliards de dollars à près de 2200 milliards en 1996. Les cinq premiers pays endettés (Mexique, Brésil, Russie, Chine et Indonésie) représente près du tiers de la dette totale, et les dix premiers (dont sept pays des tiers-mondes) plus de 40%.

• Pour l’Amérique latine, la charge de remboursement de la dette est équivalente à plus de 30% de leurs recettes d’exportations. Elle est de 23% pour l’Asie du Sud et de 13% pour l’Afrique noire. Toutefois, pour certains États, cette valeur peut-être supérieure à 70% des recettes d’exportations. Le développement futur des États se trouve alors fortement entravé.

• En 1982, devant la dégradation de ses finances publiques, le Mexique avait décidé de suspendre le remboursement de sa dette. Depuis lors, plusieurs États ont négocié des rééchelonnement de leur dette, voire même obtenu une annulation d’une partie de celle-ci (lors du G7 de Lyon en juillet 1996, les sept puissances du monde ont alléger la dette des pays les plus pauvres).

Depuis une quinzaine d’années, le problème de la dette est devenu une question majeure des relations internationales.

C Des économies sous contrôle.

Le rééchelonnement de la dette a une contrepartie politique pour les États des tiers-mondes.

• Depuis 1982, le Front monétaire international (FMI) est devenu le "gestionnaire" de la crise. L’acceptation par les banques publiques ou privées d’accorder de nouveaux prêts, d’allonger les remboursements déjà en cours, se font après l’avis du FMI. Pour bénéficier de ces nouvelles aides, les États doivent s’engager dans une politique d’ajustement structurel (PAS) de leur économie : équilibre budgétaire, contraction des dépenses publiques, privatisation et libéralisation de leur économie.

•  Depuis 1979, une cinquantaine de pays ont dû mettre leur économie sous la tutelle de la Banque mondiale et du FMI (Mexique, Brésil, Venezuela, Côte-d’Ivoire, Ghana, etc.). La dévaluation du franc CFA au début 1994 relève de la même politique. Les résultats après plusieurs années apparaissent comme très mitigé. La reprise économique n’a pas toujours été au rendez-vous, et les coûts sociaux ont été lourds à supporter, entraînant parfois des troubles politiques importants.

• Les États développés n’échappent pas à la domination d’une économie libérale. Les débats qui ont entouré la sélection des États de l’Union Européenne à la future monnaie unique montraient une certaine mise sous tutelle de leur économie et de leur politique.

Le FMI comme la Banque mondiale sont devenus des acteurs importants des relations internationales, plus forts souvent que les États.

Les flux financiers comme les institutions monétaires internationales sont l’expression d’une mondialisation de l’économie. Les rapports de domination, longtemps basés sur des contrôles politiques directes, semble de plus en plus passer à travers un pouvoir économique autonome.

L’imbrication des économies ne doit pas masquer la forte ségrégation entre des territoires qui réussissent à intégrer les réseaux d’échanges et ceux qui se trouvent marginalisés. Cette marginalisation se marque alors par une paupérisation ou une "criminalisation" des économies. Elle ne doit pas masquer non plus la domination des États-Unis et de l’économie libérale. Toutefois, la montée des revendications identitaires est aussi le signe d’un choix contestataire de cette vision du monde.